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Dossier : se330111_3b2_V11 Document: Communications94_330111
Date : 30/1/20148h55 Page47/168
Sophie Wahnich
Désir d'histoire
«Certains historiens sont ainsi constitués dans leur structure intellec-
tuelle et psychique que seul le présent est à leurs yeux embrayeur de ques-
tions […] l'anachronisme s'impose dès lors que le présent est le plus
efficace moteur de la pulsion de comprendre1. » Cette phrase lue il y a
exactement vingt ans était venue mettre des mots apaisants sur une thèse
qui s'achevait entourée de mises en garde scientifiques. En effet, j'avais
alors voulu dire que le travail engagé sur la notion d'étranger dans le
discours révolutionnaire n'était pas seulement un travail positiviste, histo-
riciste, même si les archives tamisées des quatre-vingt-quatorze volumes
de la première série des Archives parlementaires pouvaient témoigner en
faveur aussi de cet effort-là. Mais je n'avais pas renoncé à indiquer
comment se nouaient pour moi les boucles du temps entre un passé révolu-
tionnaire à mon sens non révolu, mon histoire subjective et familiale et
l'actualité d'une question des étrangers en France en 1994. J'avais inscrit
ces questions dans les pages d'ouverture des grandes parties de mon tra-
vail. Le premier de ces petits textes s'intitule « Ruban tricolore et brassard
noir. L'histoire de la Révolution au risque du deuil ». J'y faisais état de mes
moments de trouble du fait de cette recherche. Une espérance finalement
banale, trouver dans le passé des modèles pour le présent, avait buté sur
une réalité plus complexe. Des morceaux d'histoire autres s'étaient super-
posés. Lorsque l'archive m'avait révélée qu'un décret prévoyait que les
étrangers vivants en France en 1793 seraient pour les uns emprisonnés,
pour d'autres ramenés à la frontière, tandis que les derniers devraient se
rendre visibles et contrôlables, je n'avais pas pu empêcher les analogies et
les anachronismes de surgir comme simples associations. Ensuite je n'avais
pas voulu les écarter : « la simple lecture de ce décret au seuil de mon
travail avait créé le trouble. Il m'était alors impossible de ne pas surimpo-
ser à l'image du ruban tricolore celle d'un brassard noir, comme s'il y avait
là un deuil à porter. En surimposition encore, l'image de l'étoile jaune de
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Dossier : se330111_3b2_V11 Document: Communications94_330111
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sinistre mémoire2 ». Le texte de Nicole Loraux venait comme en étayage
de ce qui paraissait alors fou, inconvenant. En ce temps, le moi était le plus
souvent haïssable dans toute démarche qualifiée de scientifique, mais, plus
encore, l'anachronisme n'avait nullement gagné son droit de cité au sein de
la discipline. Même si aujourd'hui nombreuses sont les collections d'his-
toire à inclure un certain rapport au présent dans la commande éditoriale,
il n'est pas certain que les mœurs disciplinaires aient vraiment changé.
Nicole Loraux était allée très loin des sentiers battus dans son article, et
dans ce passage elle affirmait que la discipline historienne était moins une
discipline du passé qu'une discipline du temps, engageant un régime de
temporalité qui était à la fois celui des sociétés présentes, leur présent, et
celui des passeurs, voués comme tout un chacun aux remous de leur psy-
chisme, fait d'un temps qui n'obéit pas aux sages diachronies de la disci-
pline historienne. Elle évoquait le répétitif, le temps hors de ses gonds,
plage de temps immobile où le désir de l'historien pouvait venir se nicher
et fructifier.
Pour Nicole Loraux, comme pour moi dans ce travail de thèse, ce présent
était celui du politique. Ce désir de comprendre arc-bouté au présent qui
fournit des questions était celui de ce qu'on pourrait appeler un regard
politisé sur le monde. « Conformation intellectuelle et psychique », certes,
mais il s'agit cependant d'élucider ce qu'on entend par là. Mon trouble
venait d'un certain passé incorporé, mon désir de savoir, du présent. Là
encore, je ne l'avais pas passé sous silence : « Qu'est-ce qui se joue dans le
contrôle social où l'on demande à l'étranger de faire la preuve de son
patriotisme et ainsi de son innocence ? Étranger donc suspect, indéniable-
ment il faut répondre de cette résonance actuelle soit pour l'annuler soit
pour la confirmer3. » Il s'agissait ainsi de mettre en lumière les problèmes
révolutionnaires de notre présent, de comprendre des butées contempo-
raines et finalement de retrouver les questions de Guy Lardreau et Georges
Duby quand ils affirment que le travail de l'historien consiste à « inventer
de façon rigoureuse un passé […] par lequel précisément, au fond, le pré-
sent se présente4 ».
La pratique de l'histoire apparaît bien alors comme celle de conteurs et
de passeurs dans une sorte de triangulation dialectique. Il y a ceux qui
nous demandent des comptes : les morts; et il faut répondre au même
moment et du ruban tricolore de 1793 et de l'étoile jaune des années 1940.
Il y a ceux à qui l'on veut parler de ces morts : les vivants ; et il faut bien
les atteindre d'une manière ou d'une autre par ce faire de l'histoire. Mais
en décide-t‑on vraiment ? Il y aurait là comme une tâche à accomplir, et la
charge de cette tâche nous aurait été donnée comme par un tirage au sort
secret, « conformation psychique ». Enfin, il y a ceux qui nous demandent
des lumières, ou qui semblent en avoir besoin, même s'ils ne le savent pas :
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Sophie Wahnich
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Dossier : se330111_3b2_V11 Document: Communications94_330111
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les vivants ; et ce serait alors les morts, même fantomatiques, qui pour-
raient éclairer le présent, nous donner quelques bons conseils, en amis.
Ainsi, le sujet historien est un sujet contraint par ce double mouvement.
Et pourtant cet effort est aussi un désir, sinon il ne pourrait pas s'accomplir.
Et pourtant cet effort est aussi effort scientifique, sinon il ne prendrait pas
la forme poiétique de tout travail savant, avec ses intertextes, ses marges,
ses notes infrapaginales, ses procédures d'argumentation et d'accrédita-
tion. Là encore, Georges Duby est l'un des historiens à avoir le plus simple-
ment affirmé le nouage entre un certain désir et une certaine forme de
savoir : « les pulsions entrent aussi en jeu dans les choix théoriques, dans
l'établissement de ce qu'on appelle une problématique, dans la manière
dont on suit une piste, dans l'élan qui pousse à s'aventurer vers tel ou tel
thème5 ». Lorsqu'il parle de la subjectivité de l'historien, il la saisit de fait
au sein d'un contexte d'inscription scientifique : « le regard que l'on porte
sur ces détritus (archives) est subjectif, il dépend d'une certaine interroga-
tion, d'une certaine problématique, c'est‑à-dire en fin de compte du pro-
fond de soi-même. […] Non pas de l'individu, car il est évident que mon
travail ne peut pas s'isoler du travail d'un certain nombre de gens qui sont
mes contemporains. […] En ce sens, le choix que je fais n'est pas libre. Je
suis pris dans un réseau6 ». Tout désir singulier, propre à chacun en tant
qu'il est constitué individuellement mais aussi familialement, culturelle-
ment, au croisement de sa petite histoire et de la grande, est aussi un désir
plus collectif dans une même société, par exemple la société française.
Certains moments sont caractérisés par une forte demande sociale d'his-
toire et d'autres non. Si le désir est désir du désir de l'autre, ce n'est pas
sans incidence. C'est pourquoi, face à une conception du sujet et du subjec-
tif qui conduirait à imaginer un individu séparé des autres dans sa singula-
rité absolue, je souhaite affirmer un sujet certes toujours distinct mais aussi
toujours semblable à ses semblables, un sujet fait d'agencements multiples
qui sont autant d'accroches avec les autres singularités distinctes. Le travail
de passeur suppose ces nouages mimétiques, des identifications possibles,
des rencontres et croisements à la fois improbables et préconstruits dont
témoignent les émotions du chercheur, comme celles de ses lecteurs ou
interlocuteurs. « Il y a l'état de la recherche et les matériaux, le désir propre
de l'historien qui trouve à s'y lover, mais il y a aussi les intérêts que son
époque lui impose. À l'intérieur de la découpe sociale, les intérêts de l'histo-
rien vont introduire une nouvelle découpe, effet de son inscription singu-
lière dans l'époque7. »
Cette place donnée au sujet singulier, aux émotions comme indices de
bonnes questions, à la sensibilité politique, vient-elle invalider le contrat
scientifique de l'historien ? Je crois qu'il s'agit plutôt de proposer d'autres
règles pour un contrat rénové. Il s'agit non plus de (dé)placer le sujet dans
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Désir d'histoire
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Create high resolution PDF file without image quality losing in ASP.NET application. Add multiple images to multipage PDF document in .NET WinForms.
how to extract pictures from pdf files; how to extract a picture from a pdf
VB.NET PDF File Compress Library: Compress reduce PDF size in vb.
Reduce image resources: Since images are usually or large size, images size reducing can help to reduce PDF file size effectively.
extract images from pdf; extract images from pdf file
Dossier : se330111_3b2_V11 Document: Communications94_330111
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l'ombre, mais de le saisir comme combinatoire singulière pour en faire le
porte-voix du bruit du monde, de réordonner ensuite ce bruit par le tra-
vail, la raison sensible, c'est‑à-dire cette capacité à se ressaisir du sens de
ses émotions non pour les cacher mais pour les mettre au travail, en faire
le carburant d'une dynamique de recherche, de quête de vérité. Le régime
d'historicité d'une histoire qui s'assumerait à cet égard sensible est alors
un double présentisme, qui cherche à mettre en relation deux présents,
non pour assurer la vérité d'un savoir certain mais pour les faire s'éclairer
l'un l'autre, dans un pari risqué. Ce double présentisme pourrait s'appeler
«contemporanéisme ». Loin de l'éternel présent, la nature humaine serait
comme un défilé de l'histoire. Elle offrirait des voies de passage, analo-
giques, fragiles, risquées.
C'est pourquoi, face à la disqualification d'un subjectif présenté comme
obstacle à la critique et à l'usage des connaissances, j'aimerais défendre
l'idée d'un sujet à l'œuvre seul capable d'une quête de vérité qui puisse
faire sens pour tous à l'articulation de ses conformités intellectuelle et psy-
chique et des nécessités vécues, ressenties, d'un présent de pratiques poli-
tiques et sociales. À propos de l'incommensurable, il s'agirait plutôt de se
demander : quelle est l'incidence d'un travail d'histoire sensible sur la ques-
tion scientifique et métaphysique de la vérité ? En quoi un travail d'histoire
sensible, donc subjective, contribue-t‑il à cette quête vaillante de la vérité ?
OBÉIR À UNE NÉCESSITÉ
:
UN DÉSIR OBSCUR D
'
HISTOIRE
L'histoire en héritage, ou la condition politique et tragique.
«Celui-là seul que torture une angoisse du présent et qui à tout prix
veut se débarrasser de son fardeau ressent le besoin d'une histoire critique
qui juge et qui condamne8. »
Si Nietzsche pointe ici la nécessité psychique de l'histoire critique qui
prend des risques dans le rapport au présent, peut-être tout désir d'his-
toire est-il noué à cette nécessité de se décharger d'un fardeau angoissant.
Ne serait-ce que le sentiment de non-sens du déroulé des gestes des aïeux.
Cette angoisse ne prend pas chez chacun la même teneur. Lorsque l'his-
toire dite grande croise différemment les histoires de chacun, là où il y a
beaucoup de vide, beaucoup de traces d'effroi, là où cet effroi ne cesse de
se cogner à l'incompréhension, là, dans ce pli, émerge un désir d'histoire.
Il est aujourd'hui souvent lié aux après-coups de la Seconde Guerre mon-
diale (qui inclut les guerres coloniales), mais peut-être est-ce important
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Sophie Wahnich
C# PDF File Split Library: Split, seperate PDF into multiple files
Application. Best and professional adobe PDF file splitting SDK for Visual Studio .NET. outputOps); Divide PDF File into Two Using C#.
extract text from pdf image; extract color image from pdf in c#
VB.NET PDF insert image library: insert images into PDF in vb.net
VB.NET code to add an image to the inputFilePath As String = Program.RootPath + "\\" 1.pdf" Dim doc New PDFDocument(inputFilePath) ' Get a text manager from
some pdf image extract; extract image from pdf online
Dossier : se330111_3b2_V11 Document: Communications94_330111
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de rappeler que ce lien entre désir d'histoire et sentiment du tragique naît
avec l'histoire elle-même.
François Châtelet nous a appris dans les années 1960 que ce qui fon-
dait la décision de faire de l'histoire chez les Grecs anciens était la
conscience que le destin des hommes est politique et qu'il faut faire des
efforts pour comprendre et tenter de dominer le tragique de cette condi-
tion politique. Jacques Hassoun plus récemment a rappelé que la question
de l'histoire chez le peuple juif était née dans une configuration de grand
bouleversement. « Demande à ton père et il te révélera ton histoire et à tes
Anciens et ils te diront ce que fut ton passé9 » : ce commandement surgit
après le retour du premier exil de Babylonie et « dénote en fait un état de
trouble intérieur profond, […] la question de la transmission […] se pré-
sente quand un groupe ou une civilisation a été soumis à des bouleverse-
ments plus ou moins profonds10 ».
L'histoire est ainsi un produit des après-coups des grandes commotions
sociales et politiques, lorsque les sociétés doivent inventer et articuler des
pratiques privées, des pratiques sociales, des politiques qui leur permettent
de se réunifier ou de se refonder. Parmi ces pratiques sociales, elle occupe
ou occupait, du moins en France, une place de choix.
La conscience historique serait ainsi indissociablement conscience poli-
tique et conscience du tragique. Elle serait un mode d'intellectualisation
du monde dont la fonction fondatrice serait rituelle : apaiser l'angoisse du
tragique. Cette distribution de l'angoisse et de ses rituels d'apaisement
n'étant pas décidable, la position subjective s'en trouve dégrisée. Le goût
pour l'histoire a partie liée avec une nécessité plus qu'avec un choix. Mais
le sait-on lorsqu'on s'engage dans cette voie ? Comme disait Nietzsche, si
l'angoisse ne montre pas son visage, même atténué sous la forme d'un
désir de savoir singulier, alors l'histoire, critique ou autre, disparaît avec
elle. Dans le langage de Sartre, l'histoire en appelle à l'histoire, c'est‑à-dire
que c'est notre conscience historique ou la manière dont l'histoire a
conditionné notre manière d'être au monde qui peut conduire à faire de
l'histoire11.
Or angoisse, désir de savoir historique et production de savoir ont besoin
en histoire d'archives. Celles qui sont déposées dans les lieux institutionnels
d'archivage, mais, plus encore à mon sens, des archives psychiques qui
conduisent à pouvoir ouvrir les archives sans être abasourdi par leur carac-
tère océanique. Il faut que ces archives puissent résonner avec quelque
chose d'intime, de secret – secret de l'événement vécu par l'historien mais
aussi de l'histoire reçue en héritage, dans sa filiation. Cette connexion entre
objet d'histoire et de savoir et intimité, même non explicitée, de l'historien
rend possibles l'investissement de l'objet et le travail qui, sinon, pourrait
ressembler à un pensum. C'est ainsi dans le travail d'un après-coup, d'un
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Désir d'histoire
C# PDF File Compress Library: Compress reduce PDF size in C#.net
Reduce image resources: Since images are usually or large size, images size reducing can help to reduce PDF file size effectively.
extract images pdf acrobat; extract images from pdf acrobat
VB.NET PDF File Merge Library: Merge, append PDF files in vb.net
When you have downloaded the RasterEdge Image SDK for also provided you with detailed PDF processing demo Imaging.Demo directory with the file name RasterEdge
extract image from pdf c#; extract photo from pdf
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second temps, que le travail d'histoire peut prendre sens, à la manière dont
Proust explique que les premières expériences ne peuvent être pleinement
vécues et que seul le passage du temps dans leur reviviscence leur donne
leur épaisseur subjective par effet de « reconnaissance12 ». L'histoire opére-
rait à cette jointure subjective du temps, celui de l'archive psychique, faite
d'héritages13, de bribes reçues, d'expériences historiques ou psychiques qui
peut-être permettront de lever un secret plus collectif. Plus l'expérience et
l'héritage sont lourds, et plus la nécessité est criante, d'où le mot « torture »
chez Nietzsche. Rituel d'apaisement, en effet, que de mettre du savoir, des
mots, là où la cruauté lancinante a été transmise comme une crypte et un
non-sens.
Travailler sur l'exclusion de l'étranger, mais aussi sur l'hospitalité, sur le
peuple et ses émotions, sur la retenue de la violence, sur l'origine des liber-
tés de conscience et de culte – dans cet ordre – m'apparaît être tout sauf
fortuit, même si, au moment des découpages d'objet, rien n'est vraiment
clarifié, c'est‑à-dire même si la dimension intime échappe au profit de sa
retraduction politique, in fine plus immédiate. Fille d'immigré juif maro-
cain et petite-fille d'une famille juive rescapée grâce à l'hospitalité de pay-
sans de Dordogne, région réputée républicaine depuis les plantations des
premiers mai de liberté, en maîtrise, j'ai voulu savoir s'il y avait une origine
palpable à ces gestes résistants. Dans la naïveté des premiers pas, je pensais
faire un pas de côté décisif et scientifique en travaillant sur les étrangers de
la période révolutionnaire et non sur les juifs des années 1940. J'ai ren-
contré des patriotes étrangers de 1792, laissé flotter les fantômes des FTP-
MOI, compris l'ambivalence républicaine, l'ambivalence du côté gauche,
leur grandeur et leurs limites, reconnu que je m'interrogeais à partir de
mon histoire propre avec sa banale gravité, et que peut-être il valait mieux
le savoir – sans doute qu'une autre gravité imprégnait d'ailleurs aussi ce
désir de savoir l'inclusion et l'exclusion. Émotions, peuple et violence :
c'était répondre à la fois d'une révolte sourde face à un discours disquali-
fiant le peuple sous couvert de disqualifier le populisme des années 1990 et
2000, mais aussi d'une inquiétude face au caractère impensé des diffé-
rentes violences – violence oppressive, violence libératrice, violence et
cruauté exécutive, clémence et retenue – qui ne pouvaient pas simplement
se résumer à un discours lénifiant contre la violence ou à une attitude
fascinée par l'action violente. Enfin, c'est bien la réalité présente du carac-
tère controversé de la laïcité républicaine qui m'a conduite à prendre au
sérieux la question du sacré, en politique et aux bords du politique. Les
effets rebonds des questions les unes sur les autres m'offraient moins une
liberté qu'une signature. En travaillant sur l'histoire politique, que faisons-
nous d'autre que répondre de ce qui nous habite ?
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Sophie Wahnich
Dossier : se330111_3b2_V11 Document: Communications94_330111
Date : 30/1/20148h55 Page53/168
Je comprends chemin faisant, de 1986 à 1995, que le rapport à l'actuel
est ainsi toujours aussi rapport à soi-même, comme moyen de mettre à
l'épreuve la manière dont on se situe dans le monde. Ce rapport à l'actuel
ne dicte pas les choix de travail, mais il les régule. Il ne s'agit pas de faire
apriori la nomenclature objective des sujets qui mériteraient d'être étu-
diés. Il s'agit plutôt de reconnaître que l'historien, comme tout autre indi-
vidu, est dans l'histoire, et que c'est en analysant ou en reconnaissant sur
le mode de la nécessité sa place dans l'histoire qu'il pourra pour lui-même
choisir les contours d'une proposition de travail actuel. Ainsi, le rapport
passé/présent, si l'on veut prendre au sérieux le rapport au présent, sup-
pose un historien situé, voire engagé. À l'instar de Nicole Loraux, qui
travaille sur l'amnistie après le choc ressenti à l'annonce de la grâce du
milicien Paul Touvier en 1972, puis, en 1978, à l'interview retentissante,
ostensiblement provocante, de Darquier de Pellepoix, à l'instar de Pierre
Vidal-Naquet s'intéressant à la tradition de l'hoplite athénien pour réflé-
chir, après la guerre d'Algérie, sur le modèle d'une armée qui à aucun
niveau ne serait de métier, je travaille dans un contexte de vote Front
national ascendant, dans un nouveau climat de xénophobie où les pre-
miers charters de Maliens sont organisés par les socialistes au pouvoir. Les
transformations de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides,
les débats sur le code de la nationalité ont très clairement entraîné cette
nécessité de questionner l'historicité de la clôture nationale et xénophobe.
Cependant, lorsqu'on parle d'engagement de l'historien dans son temps
présent, je crois qu'il ne faut pas l'entendre seulement dans un sens
civique ou politique, mais aussi dans un sens ontologique, en sachant
qu'on ne sait jamais parfaitement ce qui détermine et ordonne cet engage-
ment du sujet. N'en déplaise à Fénelon, aujourd'hui, le bon historien est
situé dans le temps et sait qu'il appartient à un âge spécifique qui fait
suite aux temps modernes, qui fait suite au temps du progrès. Reinhart
Koselleck nous a appris que l'expérience des temps modernes était mince
et l'attente grande et construite, que ce rapport de temporalité avait été
conceptualisé sous le terme de « progrès », et que, aujourd'hui, plus
grande est l'expérience, plus prudente mais également plus ouverte est
l'attente. Si l'histoire de l'étranger paradoxe de l'universel ne permettait
pas de mettre en évidence une anticipation, elle me permettait de saisir cet
âge où l'expérience rend prudent mais également ouvert sur les attentes,
car l'on sait désormais que, tant sur le plan des relations internationales
que sur le plan de l'hospitalité, toutes les pratiques restent à inventer, et
que l'avenir dépend de ce passé qui ne passe pas mais également de nos
coups de dés pour le faire passer. Il y avait lieu alors d'entendre ce que les
révolutionnaires avaient théorisé sur cette universalité de l'humanité
résultant de relations réciproques entre peuples souverains, d'entendre
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Désir d'histoire
Dossier : se330111_3b2_V11 Document: Communications94_330111
Date : 30/1/20148h55 Page54/168
que la figure du patriote étranger demeurait une figure de la rupture,
c'est‑à-dire une figure révolutionnaire, aujourd'hui un apatride de la rai-
son nomade, et de ressaisir la proposition de Saint-Just en l'inversant : « Il
ne faut rien imiter, mais il ne faut rien mépriser. »
Est-ce à dire que l'histoire joyeuse n'en est pas ? Un dicton dit que « les
gens heureux n'ont pas d'histoire ». Disons que peut-être elle est d'une
autre nécessité que celle des Grecs anciens et des juifs de retour d'exil.
Quoi qu'il en soit – car je ne peux trancher une telle question même si
de fait, pour moi, il n'y a d'histoire que politique –, l'archive psychique,
en permettant le dialogue avec le passé, avec les morts et les fantômes, est
la condition d'une histoire sensible. Elle s'affirme par l'usage de la raison
sensible qui noue les émotions surgissant d'un tréfonds, pour reprendre
les mots de Georges Duby, et la quête d'une compréhension inscrite dans
le langage. Mais on peut ne pas vouloir le savoir, et bannir les émotions
comme traces incongrues de cette angoisse déplacée. Le projet scientifique
peut même s'affirmer dans l'exercice de ce bannissement.
Activer ou désactiver le passé,
assumer la rencontre avec les morts pour les vivants.
Au moment où j'envisage mon travail, l'ambition dominante chez les
historiens français consiste à bien séparer les vivants des morts de manière
àdésactiver la présence du passé dans le présent, d'en finir en quelque
sorte avec un passé qui ne passe pas, de contribuer par cette séparation à
remettre en mouvement – un mouvement vital – la société peut-être encore
en arrêt, une société encore angoissée. Il s'agissait, en particulier en histoire
contemporaine, en honorant les morts de congédier les fantômes, ceux des
disparus en fumée, ceux qui les avaient fait disparaître, ceux qui avaient
assisté au spectacle sans savoir quoi en penser, sans savoir comment agir.
Mais ce désir de poser de lourdes pierres de mots sur les tombeaux absents
est devenu la norme, une norme qui refuse les émotions, leurs traces, le
dialogue qu'elles instaurent entre le passé et le présent au profit du fan-
tasme d'un « pur passé14 ». Cette manière de faire a de fait produit un vrai
savoir. Le sujet restait dans l'ombre, mais c'est dans ce contexte que l'his-
toire positiviste qui fait de chaque historien un « flic du référent15 » a per-
mis de décrire au plus près les chambres à gaz, d'enfin entendre le travail
de Raul Hilberg sur la destruction des juifs d'Europe, par exemple. Cela a
aussi conduit à faire de ce positivisme une défense contre l'angoisse, plus
qu'une résolution du conflit qu'elle engendre. Faire de l'histoire amenait à
considérer que ce qui était pris en charge par les historiens devenait du
temps mort ou désactivé, du temps patrimonialisé qui ne pourrait plus
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Sophie Wahnich
Dossier : se330111_3b2_V11 Document: Communications94_330111
Date : 30/1/20148h55 Page55/168
déranger les vivants mais seulement leur faire savoir un passé révolu. Cela
a-t‑il fonctionné ? En partie oui. Même ainsi le rituel d'apaisement agit.
Mais c'est aller au-delà de ce rituel que prendre appui sur cette manière de
faire pour déclarer la fin de l'histoire. Certains historiens peuvent dire
aujourd'hui que les jeunes gens n'ont plus besoin de l'histoire comme disci-
pline pour vivre, rejoignant Nietzsche qui interrogeait l'utilité et l'inutilité
de l'histoire pour la vie en disqualifiant en fait un jardin du savoir coupé du
monde des vivants. De fait, ce qui est alors affirmé, ce n'est plus la nécessité
de retrouver une dynamique et de la vitalité face à d'encombrants fan-
tômes, mais la victoire, souhaitée peut-être, d'un délestage généralisé du
sentiment tragique. Victoire du post-modernisme ?
Or, sans vraiment le savoir, je choisis une autre manière d'envisager le
travail rituel de l'historien. Je veux aussi apaiser l'angoisse de ce passé qui
ne passe pas en allant visiter un événement fondateur que j'espère rassu-
rant : la Révolution française. Je veux donc visiter les morts pour qu'ils
nous donnent de bons conseils, des manières de faire, qu'ils nous pré-
viennent des chausse-trapes, j'espère une révolution exemplaire sur la
question de l'étranger. Mais ce qui se veut volontairement rituel d'apaise-
ment devient rappel du tragique dans la traversée même de la recherche.
Dans une configuration d'apesanteur et de déni du tragique, il faut remettre
un peu de gravité. Ainsi débute l'exposé de soutenance : « L'étranger para-
doxe de l'universel, le sujet est d'actualité […] de cette actualité toute rem-
plie d'un passé qui effectivement ne passe pas, semble ne pas pouvoir
passer. Ce passé, c'est celui qui donne son épaisseur non seulement à
l'exclusion présente des étrangers mais encore qui donne son épaisseur à
l'inquiétude qui surgit au spectacle de cette exclusion de l'étranger aujour-
d'hui en France. Or ce passé qui nous traverse sous la forme d'une inquié-
tude est ambivalent. C'est à la fois celui de la France des droits de l'homme
et du citoyen, de la France du droit d'asile et celui de la France xénophobe,
celle qui attaque les métèques, fiche les étrangers, invente le juif Marat,
celle qui collabore de 1940 à 1944. Très certainement, c'est pour faire face
àcette inquiétude que j'ai décidé d'aborder ce thème d'actualité, pour une
période a priori placée dans mon imaginaire au-dessus de tout soupçon.
L'étranger de la Fédération de 1790 à Thermidor, on est sur ce versant du
passé qui devrait être rassurant, on devrait pouvoir saisir ce qui a pu fonder
l'accueil de l'étranger. Or loin d'être rassurante la recherche creuse d'abord
l'inquiétude16. »
Le rituel d'apaisement lui-même peut prendre ainsi une forme para-
doxale. Pour mieux contrôler l'angoisse, il faut accepter de s'y confronter,
non pour séparer les morts des vivants mais pour mieux comprendre
comment les morts affectent les vivants, et tenter de résoudre les contradic-
tions qu'ils nous lèguent sinon par des propositions innovantes, du moins
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Désir d'histoire
Dossier : se330111_3b2_V11 Document: Communications94_330111
Date : 30/1/20148h55 Page56/168
par une lucidité accrue sur les situations du passé, mais aussi et peut-être
surtout sur les situations du présent.
Mais dans la visite des morts l'histoire et sa nécessité se subdivisent
encore en l'opposition bien connue entre histoire chaude et histoire froide.
Cette opposition issue du débat frontal entre Jean-Paul Sartre et Claude
Lévi-Strauss et, à travers eux, entre l'anthropologie et l'histoire comme
discipline reine est apparue longtemps irréductible. Force est de constater
que l'une et l'autre sont dans une dialectique du temps et non dans un
temps linéaire homogène et vide qui est celui du progrès, du capitalisme et
du patrimoine. Cette dialectique du temps, quand il s'agit d'histoire froide,
conduit les hommes du présent à demander aux ancêtres d'aider les socié-
tés à persévérer dans leur être, leurs formes. La boucle du temps va bien
du présent vers le passé pour produire un futur conforme. Il ne s'agit pas
de séparer les vivants des morts. De même, pour l'histoire chaude, on
demande aux ancêtres des conseils pour mieux résoudre les contradictions
présentes et aider les acteurs présents à mieux faire face aux questions qui
les assaillent, être plus avertis, se donner par leur commerce leurs propres
lumières.
Dans les deux cas il s'agit de rendre le passé contemporain, de le rou-
vrir, de le ressaisir en relation avec l'aujourd'hui, l'ici et maintenant, dans
les deux cas on vise l'actualisation des morts. Rencontrer les fantômes, ce
serait comme rencontrer un souvenir qui au moment du péril indique une
issue. « Le récit historique ne sauve pas les noms, il vous donne les noms
qui vous sauvent17. » Pour l'histoire chaude comme pour l'histoire froide.
La séparation patrimoniale serait donc l'autre de l'histoire, le patrimoine
comme anti-histoire visant la fin de l'histoire sans même l'effort des ajus-
tements aux mythes.
SUJET ÉCLAIRÉ
,
ENGAGEMENT ET QUÊTE DE VÉRITÉ EN HISTOIRE
Comment expliciter cette multiplicité de désirs d'histoire pourtant tous
réunis, c'est notre proposition, notre hypothèse, sous la nécessité d'apaiser
l'angoisse de la condition indissociablement tragique et politique de
l'humanité. Là, certes, interviennent la trajectoire de chacun, ses archives
psychiques, la manière dont son existence ou celle de ses ancêtres ont
façonné ce que Sartre appelle le « pratico-inerte », c'est‑à-dire la manière
dont les productions humaines, matérielles et idéelles expérimentées, incor-
porées, font retour dans le présent sous forme d'un passé indissoluble et
contraignant au corps défendant de l'acteur – ici de l'historien.
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Sophie Wahnich
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